Mardi 9 avril – 5ème jour d’audience

Mardi 9 avril – 5e jour d’audience

L’ensemble des parties civiles a été mis au courant que Monsieur Prost a fait un malaise hier soir. Il a été hospitalisé dans la soirée et il espère pouvoir être parmi nous cet après-midi.

Le Président : votre fille s’est exprimée hier, souhaitez-vous nous dire quelque chose ?

Mère de Marion F : Effectivement, cinq ans ont passé mais pour nous c’est encore comme si c’était hier. Hier, j’ai entendu beaucoup de témoignages des parents avec beaucoup de douleur, qui n’ont pas osé s’exprimer mais moi j’ai les mots. J’ai eu la chance d’avoir Marion. Certains avocats voulaient savoir si l’amitié c’était important, alors oui. Cet accident a soudé deux villages. On en parlait dans les écoles, dans les commerces, dans les entreprises parce que chacun avait un parent, un petit enfant. J’ai été choquée par l’attitude de certains représentants qui sont la tête dans leurs dossiers et qui n’écoutent pas, ou les avocats qui lèvent les yeux au ciel quand ils entendent un débat sur le nombre de points de sutures. Mais pensent-ils que ça pourrait être leur enfant ? Je voudrais rendre hommage à tous les gens qui ont aidé les sauveteurs. Je voudrais rendre hommage à l’équipe enseignante qui a entouré nos enfants. Je voudrais rendre hommage à Monsieur Jandin qui, sur le lieu de l’accident, a pris des nouvelles de Marion et de tous les enfants. Voilà, merci.

Le Tribunal appelle mademoiselle Lynda H et ses parents.

Le Président : Vous avez été éjecté dans la collision à une vingtaine de mètres. Vous avez subi de graves blessures. Vous étiez sur l’avant-dernière rangée, côté droit du car, côté vitre. Vous étiez à côté de Natacha P. Vous étiez, à ce que les experts ont appelé l’épicentre du car. Vous avez toujours été consciente. Certains témoins disent vous avoir entendu souffrir. Le médecin du TER se souvient s’être occupé de vous, vous lui avez donné votre nom donc vous étiez consciente. Combien de temps êtes-vous restée dans le centre de rééducation ?

Lynda : à peu près 1 mois.

Le Président fait état des cicatrices de Lynda.

Une personne (un cameraman) fait un malaise, l’audience est suspendue.

Le Président : sur l’accident, vous nous dites que vous n’avez aucun souvenir. Dites nous ce que vous voulez nous dire.

Lynda : je me souviens qu’on avait passé une très bonne journée. On avait beaucoup rigolé. On a descendu une grande pente. Il pleuvait beaucoup. Nous nous sommes abrités dans une petite cabane en attendant le bus. J’étais à côté de Natacha, et sur l’autre rangée, il y avait Fanny. Quand Monsieur François a crié « tous devant » je me suis retrouvée debout face au train. Je pensais qu’il roulait à vitesse réduite donc qu’il allait s’arrêter. Après, je me suis réveillée sur un lit et je suis tombée dans le coma. Quand je me suis réveillée, c’est ma maman que j’ai vue en premier. Elle ne m’a pas dit qu’il y avait eu des morts. Elle me l’a dit le lendemain. Je ne l’ai pas cru. On avait passé une trop bonne journée. Je suis partie un mois à l’hôpital de Thonon. C’est là, que j’ai réalisé.

Le Président : Madame vous pouvez prendre la suite.

Sa maman : moi j’étais à la maison tranquille, quand une amie m’a appelée en me disant qu’il y avait eu un accident entre un car et un TER. J’avais oublié que Lynda avait une sortie scolaire. J’ai appelé le collège, qui m’a dit qu’effectivement il y avait eu un accident mais qu’ils n’en savaient pas plus.

Mon mari est parti directement sur les lieux. Moi et ma fille nous sommes allées à l’hôpital de Thonon. Là, il y avait la maman de Natacha et la maman de Benoit. J’ai demandé à la maman de Natacha, si elle avait des nouvelles de sa fille. Elle m’a répondu que non. Elle n’arrêtait pas de dire que Natacha devait être morte. Là, j’ai réalisé que c’était vraiment grave. Je me suis retournée mais ma fille n’était plus là. Elle avait entendu un infirmier dire qu’une ambulance arrivait avec des enfants de l’accident. Elle était partie voir si Lynda était arrivée avec l’ambulance. Mais non. J’ai appelé ma fille qui travaille à l’hôpital d’Annemasse, qui m’a dit qu’elle n’était pas là non plus. Après on a appris qu’elle avait été transportée à Genève. Alors nous y sommes allés directement. Elle est restée dans le coma, je suis restée avec elle. Quand elle s’est réveillée, je ne lui ai rien dit. J’ai demandé si on pouvait appeler Johanna pour qu’elle parle à une de ses amies. J’ai demandé à un psychologue comment je pouvais lui annoncer la mort de ses amis, il m’a dit « dite lui simplement, quand ça sort de la bouche d’une maman c’est toujours mieux ». Alors je lui ai dit et là elle a crié. Elle a regardé toute la nuit au plafond elle ne voulait pas me parler. Après on est retourné à Thonon en ambulance et là mes filles m’ont aidé.

Le président : et sur les affectations de la vie familiale ?

Sa maman : elle a eu beaucoup de mal, elle s’habillait dans le noir pour ne pas voir ses cicatrices.

Le président : et concernant sa scolarité ?

Sa maman : au début elle est restée au collège et puis après elle n’a pas pu rester alors elle a changé de lycée. Elle aimait beaucoup la coiffure, alors après son bac elle a fait un CAP coiffure mais on lui a dit que ce n’était pas pour elle. Elle se fatiguait trop rapidement et ne pouvait pas rester debout longtemps. Elle a passé son CAP, l’écrit c’était bien mais la pratique pas du tout.

Le président : en parlez-vous ensemble ?

Sa maman : non, pas du tout avec elle, mais avec mes autres filles oui.

Me Noettinger-Berlioz : avez-vous trouvé un réel changement dans le comportement de votre fille ?

Sa maman : oui beaucoup. Elle était devenue agressive.  Mais pas à l’école juste avec moi à la maison. Souvent elle me laissait des petits mots, nous disant « pourquoi moi ? J’aurais dû mourir avec les autres ». J’ai souvent eu peur qu’elle passe à l’acte. Je l’ai montré à un pédopsychiatre qui au bout de 6 séances m’a dit que cela ne servait à rien qu’elle ne voulait pas en parler qu’il fallait la surveiller.

Le président : donc cela a été très dur ?

Sa maman : oui même si elle voulait avancer, il y a toujours ces cicatrices. Elle ne sort pas si elle n’a pas de fond de teint. Au début, elle avait une mèche maintenant elle accepte de montrer son front.

Je me rappelle qu’une fois, en allant faire les courses, nous sommes passés sur un passage à niveau, mon mari ne pouvait pas faire demi-tour, elle a hurlé, elle a été très mal toute la journée.

Une fois, je me souviens à l’hôpital, c’était à mon tour de dormir avec elle. Elle n’arrêtait pas de bouger. Elle en avait marre. J’avais peur qu’elle ne se fasse mal, elle avait le pied en l’air. À 5h15 du matin, je lui ai dit « si tu n’arrêtes pas, je pars ». Je me suis levée et je suis partie. Elle a appelé les infirmières en pleure en leurs disant que j’étais partie. J’étais dans les toilettes en train de pleurer. C’est là que j’ai vu un psychologue.

Le tribunal appelle Astousis et ses parents.

Son papa : je voudrais dire aux familles qui ont perdu leurs enfants notre soutien mais également à ceux qui ont toujours leurs enfants. Je trouve inacceptable que la SNCF et RFF ne fassent rien. Je trouve anormal que la main droite ne sache pas ce que fait la main gauche. Je voudrais dire que l’erreur est humaine. Comment est-il possible qu’un conducteur de train ne soit pas au courant des obstacles qu’il y a sur les voies ? Ce que j’attends de ce procès c’est que les prévenus soient condamnés et l’assurance que ce type de drame n’arrive plus.

D’un point de vue personnel, mon fils m’a appelé pour me dire qu’Astousis avait eu un accident. Je pensais que c’était un accident en rentrant du collège. La veille, j’étais assis à coté d’elle, elle me disait qu’elle avait une sortie scolaire le lendemain. Qu’elle ne voulait pas y aller mais que ses copines voulaient qu’elle vienne. J’avais un pressentiment mais je me suis dit qu’elle aurait bien d’autres sorties donc que je ne pouvais pas la garder. Alors imaginez quand j’ai appris l’accident, je suis parti à l’hôpital sans savoir l’état de ma fille.

Le président rappelle les blessures d’Astousis.

Sa maman : je voulais revenir sur le rapport du docteur qui dit qu’il n’y a pas de séquelles post-traumatiques. Je pense que c’est totalement faux. Elle a toujours des maux de tête quasi quotidiens. Elle doit prendre des médicaments mais elle risque d’avoir des migraines dues à ces médicaments. Elle a dû prendre un traitement de fond. Elle en a pris trois, mais elle a fait des réactions et elle a du les arrêter. Donc dire qu’elle n’a pas eu de séquelles, je pense que c’est faux. Elle a fait beaucoup de cauchemars. Elle a refusé de voir quelqu’un et j’ai respecté son choix. Elle passe dessus avec beaucoup de courage et je l’admire. Mais aussi elle a perdu beaucoup en concentration.

Et puis il y a eu beaucoup d’angoisse. J’ai appris l’accident par la radio. La sous-préfecture m’a donné de mauvaises informations concernant ma fille. On m’a dit un poignet cassé. A l’hôpital l’infirmier m’a dit « encore vous ? » car deux jours avant il m’avait annoncé que ma maman ne passerait pas la nuit. Après il m’a dit qu’Astousis c’était plus grave et qu’elle était à Genève. Nous sommes donc allés à Genève.

Je voulais remercier Monsieur et Madame François, les professeurs qui étaient dans le car, Monsieur Prost qui lui a porté assistance dans le bus, et toutes les personnes qui ont aidé, les enfants, les familles.

Le Président : alors vous qui êtes médecin avez-vous craint pour votre fille ?

Sa maman : oui. Les médecins nous ont dit qu’ils se réservaient sur les premières 48h mais au bout de 24h elle allait déjà mieux.

Le président : parlez-nous d’elle maintenant. Que fait-elle ?

Sa maman : elle est en terminale L, elle prépare son bac. Elle a repris les cours mais en sortant de l’hôpital elle est restée à la maison plusieurs mois, elle n’avait pas le droit de sortir, à cause de son état de santé.

Son papa : pour terminer elle s’est projetée dans l’avenir, c’est ça qui l’a sauvé. En rentrant, elle a regardé les coupures de journaux que j’avais gardés, elle a regardé sur internet des vidéos. Elle aime la danse et la musique. Elle s’est lancée dans la musique elle a gagné des concours de chants.

Le président : elle est en terminale L, elle lit beaucoup ?

Son papa : non, pas beaucoup mais elle est très forte en langue, elle a 18 en anglais et elle est très douée en espagnol.

Me Briffod : je m’adresse aux parents parce qu’Astousis ne veut pas s’exprimer : cet accident a-t-il renforcé les liens avec ses camarades ?

Sa maman : oui beaucoup.

Le Président : Le Tribunal appelle Adrien C avec ou sans ses parents. Il n’a subi aucune blessure physique proprement dite. Il a été admis à l’hôpital et est sorti le jour même. Il était au milieu du car en face d’Alexis M. Les gestes du quotidien n’ont pas été perturbés.

Le Tribunal appelle Antony et Guillaume C.

Antony n’est pas là. Vous êtes jumeaux, vous étiez dans la même classe et vous étiez tous les deux dans le car.

Guillaume : J’étais à côté de Laurent C. Est ce que je peux revenir sur le déroulement de la sortie ? Quand on est descendu pour revenir vers le collège, il y avait un environnement normal d’un car scolaire avec deux classes de cinquième. Quand on a franchi le passage à niveau, il y avait les boîtiers de signalisation, normalement ils étaient blanc les deux mais là il y en avait un rouge. Il y avait deux boîtiers, un rouge et un blanc. Dès que Mr François nous a appelé j’ai réagi. Je me suis levé brusquement, j’ai regardé derrière moi et j’ai vu la barrière droite qui était sur le car. J’ai regardé à droite et j’ai vu la tête du train. J’ai avancé jusqu’à l’avant du car, je suis arrivé vers les escaliers de la première porte. Le choc m’a fait tomber sur les escaliers, sans gravité. Je me suis relevé après le choc, j’ai essayé de voir le fond du car et je me souviens de cris de détresse, de pleurs. Mr François, par peur, et pour sensibiliser les élèves, je crois, nous disait de vite sortir du bus parce qu’il avait peur d’un autre train je crois. Je suis sorti et je suis allé sur le trottoir qui était en courbe à la sortie de la voie. Quand je suis sorti je n’avais plus qu’une chose en tête c’était de revoir Antony et j’ai attendu en scrutant le bus qu’il descende. La première émotion que j’ai eu c’est que cela faisait le même choc que les auto-tamponneuses. Quand je suis descendu et que j’ai vu Tristan la moitié de la face ensanglantée, j’ai compris la gravité des faits.

J’ai attendu mon frère, il est descendu, j’étais soulagé, plus ou moins. Je suis devenu le spectateur de la scène. On nous a conduit dans la maison juste en face. J’ai scruté les horizons pour voir ce qui se passait, les gens qui s’affolaient, le sang… On a essayé d’appeler notre père qui a été très vite sur les lieux. Il devait être 14h10. On a été transféré dans une tente organisée par la gendarmerie. Il y a un souvenir marquant qui va rester, d’un secouriste qui est passé avec un brancard sur lequel il y avait un linge blanc et il y avait une chaussure qui dépassait avec une basket, cela m’a refroidi.

Pour revenir sur le bus, au moment où j’ai regardé les boîtiers on était toujours en mouvement et après il y a eu un calage, enfin on a cru. J’ai vu Mr Prost bidouiller le tableau de bord.

Cela fait répétitif car cela a été déjà dit, par rapport à Mr Jandin. Mr Jandin il a été très passionné par son travail car il a été très insistant pour faire cette journée. Il voulait faire cette sortie la semaine avant mais la météo annonçait de la pluie. Il a voulu la reporter à la semaine d’après. Il avait bien dit qu’il pleuve, vente ou neige il y allait. L’histoire c’était sa passion. Après l’accident, j’ai repris la scolarité en essayant de reprendre une scolarité normale. Lors des cours d’histoire il s’est fait remplacer et je pense que juste avant les vacances de juillet, Mr Jandin était avec son remplaçant. Il était assis et il assistait au cours, sans doute pour dire au revoir pour les vacances. Il ne parlait presque plus, il était fatigué. On voyait qu’il n’avait plus cette passion qui l’animait depuis des années. Au collège, comme c’est un grand collège, tout le monde se connaissait plus ou moins et il y avait une sorte de communauté, entre plusieurs groupes d’élèves ou entre professeurs et élèves. Tout le monde se connaissait, on pouvait même parler aux professeurs sur les cours ou autre, après les cours.

Le dernier trimestre j’ai fait un exposé avec Yanis sur une abbaye. On devait chercher des informations pour le cours de Mr Jandin. Pendant les vacances après l’accident, je m’étais posé la question, est ce que je lui rapporte un DVD de l’abbaye pour lui rappeler notre exposé ? Je n’ai pas eu le temps de le lui donner, car il a disparu pendant les vacances et ça m’a fait un choc. J’ai l’impression que depuis cet événement, j’ai eu une passion pour l’histoire géographie. Je ne sais pas si c’est lié ou non. Aujourd’hui je suis en terminale S et j’ai repris l’option histoire géographie. En ayant un recul assez important aujourd’hui je le remercie.

Le Président : Vous avez discuté avec votre frère jumeau de tout ça ?

Guillaume : Non, je ne sais pas ce qu’il s’est passé pour lui dans le bus. J’en parle avec ma mère mais pas avec mon frère. Il est dans la même terminale S que moi maintenant.

Je voudrais ajouter, par rapport aux prévenus, d’abord par rapport à Mr Prost, bien sûr il est responsable mais il a aussi été victime car il a eu les mêmes traumatismes que nous et en plus il a la culpabilité de la responsabilité. Bien sûr il faut qu’il soit jugé mais il faut le juger relativement bas par rapport à tout ce qu’il a fait ensuite, après l’accident, parce que j’ai peur qu’il y ait une neuvième victime de cet accident…

Après, pour la SNCF et RFF, je veux me situer comme un citoyen lambda, je vais commencer par la SNCF, parce qu’on l’entend le plus. Je ne comprends pas qu’une grande entreprise qui a un réseau, pas qu’en France, un réseau sur tout l’ouest européen, il suffit de regarder les cartes, qui a un grand chiffre d’affaire, en partie utilisé pour la recherche et le développement. Je ne comprends pas qu’on entende qu’ils ont fait des lignes grandes vitesse, réduit des temps de trajets pour les Parisiens, mais qu’en cinq ans je n’ai jamais entendu parler des passages à niveau.

Le Président : Citoyen lambda cela ne vous dit rien ? Vous savez d’où ça vient ? C’est la loi de poisson utilisée en accidentologie. Vous pourrez calculer la probabilité que l’on a de croiser un train.

Guillaume : ah, d’accord. En cinq ans je n’ai jamais entendu parler d’amélioration sur les passages à niveau. Par exemple, la FENVAC parlait de systèmes de détection de masse inerte. On parle de retirer les passages à niveau, mais cela ne sera jamais fait. On le voit, ce n’est pas fait. Ils disent ça parce que c’est le procès, dans 5 ans il y aura toujours le passage à niveau. Comme il n’y a pas d’autre moyen de progresser à ce niveau là il faut que la justice mette une pression.

RFF c’est pareil, ils reçoivent de l’argent de la SNCF donc pourquoi ils ne font rien ? Ils se reposent que sur la voirie. C’est seulement la voirie qui a fait des progrès majeurs car ils ont interdit les bus. Il ne faut pas que ces entreprises se reposent sur la voirie et en plus la mette en fautif.

Je voudrais remercier la famille de Mr Jandin qui, je pense était un très bon père.

Sa mère : C’est la première fois qu’il s’épanche autant car on en a jamais parlé autant. Guillaume a parlé avec le temps. Antony il n’en parle pas, il s’est refermé avec le temps. Il a oublié totalement. Il suit le procès, il n’en attend pas grand chose. J’espère qu’il a tourné la page. Ils ont changé totalement de personnalité tous les deux. Guillaume était un introverti et Antony un extraverti et ils ont un peu échangé les rôles. A 12 ans c’est encore des enfants, en tant que parents on n’a pas pu prendre leur douleur et on a appris à vivre avec. Comme toutes les victimes on a essayé de continuer et de voir un avenir.

L’audience est suspendue jusqu’à 11h15.

L’audience est reprise.

Le Président : Avant de reprendre, un tout petit rappel, chaque partie civile peut s’exprimer longuement, toutefois, Mme Beaud et Mme Lambusson ne sont que représentantes des personnes morales. Elles ne sont pas concernées personnellement et d’ailleurs n’étaient pas dans l’entreprise au moment des faits. Elles sont juste désignées pour la représenter donc le Tribunal demande qu’il n’y ait pas d’invectives directes ou indirectes envers elles.

Le tribunal appelle Marion D avec ou sans ses parents.

Vous êtes mineure, vous avez eu peu de lésions physiques, si ce n’est une contusion musculaire et des douleurs abdominales côté droit ainsi qu’un choc psychologique, comme beaucoup dans ce car. D’ailleurs vous avez quelque chose de particulier, je vous laisse en parler vous-même.

Marion : C’est quelque chose qui doit rester privé.

Son père : C’est très dur pour Marion. On en a reparlé beaucoup avec la famille de Tom. Marion voulait dire qu’elle a eu beaucoup de chance et qu’elle le doit beaucoup à ses camarades.

Le Président : Aujourd’hui que faites vous ?

Marion : Je suis fleuriste à Genève. Je suis allée jusqu’à la troisième et j’ai fait une seconde à La Versoie. Cela fait 2 ans que je suis fleuriste.

Le Président : Vous parlez souvent de l’accident ?

Marion : J’ai reparlé de l’accident avec mes proches et mes amis.

Le Président : Monsieur, vous pouvez nous parler des conséquences que cela a eu sur votre famille ?

Son père : On a pleuré avec elle, on a subi avec elle, on a essayé d’aller dans son sens, on est resté en famille pour remonter tout ça.

Le Président : Vous pensez que cela a pu jouer dans son évolution scolaire ?

Son père : Bien sûr mais depuis qu’elle était petite elle était artiste avec ses mains et ça lui a fait du bien de changer et de faire quelque chose qui lui plaisait. C’est un apprentissage en alternance.

Le Président : Des questions ?

Madame le Procureur : J’ai bien conscience que c’est difficile pour vous, vous ne m’en voulez pas si je fais état de votre déposition ?

Lecture de son audition.

Le Président : Marion ne s’exprimera pas, elle en a nécessité le désir.

Le Tribunal appelle Amandine A. Vous, vous êtes constituée partie civile il y a quelques jours donc très tardivement. Vos parents ne se sont pas constitués. Vous êtes majeure.

Amandine : Quand je me suis constituée partie civile je venais d’être maman. Je ne me suis pas penchée sur le procès avant, mes parents ne se sont pas penchés sur le procès.

Le Président : Il n’y a pas de certificat médical pour vous. Vous pouvez parler si vous avez quelque chose à nous dire.

Amandine : J’étais à côté de Marion, même si je l’ai sauvée parce qu’elle était à côté de moi, moi-même je me suis fait sauver par Mr François. Il m’a crié dans les oreilles d’aller devant.

Le Président : Avec une voie qui porte.

Amandine : Oui, qu’on ne peut pas oublier.

Le Président : Vous pouvez nous parler des conséquences ? Chez vous ?

Amandine : J’ai développé une grande peur des baies vitrées car j’ai vu arriver le train. Et je ne peux plus prendre le train. Je fais un CAP par correspondance pour la petite enfance.

Le Président : Vous avez passé votre permis de conduire ?

Amandine : Non je ne peux pas, j’ai peur.

Le Tribunal appelle Tanguy S et sa mère Mme R.

Tanguy est majeur depuis le 16 février dernier, vous avez un frère et une sœur. Vous avez eu peu de blessures physiques mais surtout un choc psychologique qui a duré dans le temps. On a considéré qu’il fallait vous faire expertiser judiciairement sur le plan psychologique.

Sa maman précise que Tanguy est resté renfermé sur lui-même pendant plusieurs mois. Concernant le deuil de Tom vous avez indiqué que vous n’aviez pas envie de le faire, vous retournez régulièrement sur sa sépulture et en 2010 vous avez écrit une lettre. Sur le plan psychologique des séances de psychothérapies étaient nécessaires. Vous n’avez pas envie d’oublier et de passer à autre chose. Vous avez voulu garder vos habits déchirés comme des reliques, vous ne voulez pas qu’on y touche. Votre mère est acceptante à des séances de psychothérapies comportementales. Vous voulez dire quelque chose ?

Tanguy : Avec ma mère on a essayé de réécrire ce qui s’est passé. Je m’en souviens comme si c’était hier. On est allé au château des Allinges.

Lecture d’un texte qu’il a écrit pour décrire le trajet en bus. Il comprend que c’est la fin, pense à sa mère et ses sœurs. Il ferme les yeux. Le choc.

Sa mère : Je suis partie tranquille pour me diriger vers Mesinges. Arrivée à Mesinges j’ai eu un choc quand j’ai vu les gendarmes et le monde. Je suis allée dans la maison, très vite des consignes sont tombées, ils ne doivent pas sortir de la maison, il y a des morts, les enfants ne doivent pas le savoir. Mais les enfants l’apprennent par internet sur leur téléphone. L’atmosphère change dans la maison. On nous annonce les noms des enfants décédés, on nous indique de ne pas le dire ni aux enfants ni aux parents. Je me souviens donner toujours la même réponse aux parents qui me demandent des nouvelles de leur enfant « Tanguy va bien je ne peux rien vous dire ». Puis le retour à la maison avec un enfant hébété qui parle toujours d’une même image, Astousis a la tête d’une poupée, elle a la tête à l’envers, et saigne des yeux. J’ai su après que c’était une élève du bus. Tanguy ne veut pas faire le deuil, il a tout gardé, jusqu’à la fourchette du pique-nique, ses vêtements troués. Je n’oublierai jamais ces sentiments et d’être la voix qui dit à une maman qu’elle a perdu un enfant.

Le tribunal appelle Luc V et ses parents.

Le Président : nous avons peu de chose vous concernant voulez-vous nous parler du choc ? Des conséquences ?

Luc : le choc c’est quelque chose qui marque à vie. On essaie d’avancer mais tous les jours on y pense, on l’a dans un coin de notre tête. J’attends de savoir ce qui s’est passé parce qu’à l’époque nous n’étions pas en mesure de comprendre. Je voudrais savoir qui est responsable. J’avais peur que, comme l’avait dit Me Dreyfus, que ce procès soit un billard à 3 bandes. Je n’ai pas l’impression que c’est le cas. Je suis satisfait de Monsieur Prost qui reconnaît sa part de responsabilité. Je ne peux pas en dire autant de la SNCF et RFF qui se renvoient la responsabilité et qui ne savent pas répondre aux questions par un oui ou un non, et surtout à celle de savoir qui est responsable.

Je les appelle à être courageux, comme nous l’avons été, comme le sont les familles des victimes. C’est une question de respect pour les familles.

Le Président : que faites-vous maintenant ?

Luc : je suis en première ES.

Le Président : monsieur voulez-vous parler ?

Son papa : je ne reviendrais pas sur l’accident ça a déjà été fait. J’ai eu la chance d’arriver tôt sur les lieux. J’ai vu du sang, des corps, et c’est gravé… C’est fini.

Je voudrais ajouter une expérience personnelle. Un jour d’été de 1997, alors que j’empruntais le passage à niveau d’Allinges avec ma voiture et ma petite bagagère, j’ai été coincé en passant le passage. J’ai fait une petite marche arrière et puis je suis reparti. En rentrant, au dîner j’avais dit à ma famille et à des amis qu’un jour il y aurait un accident.

Le Président : parlez-nous de Luc.

Son papa : il n’a jamais voulu voir de psy, on nous avait dit de ne pas le forcer. Il a une peur bleue des passages à niveau. Et puis des bus. L’an dernier il a fait un gros effort en partant en voyage en bus en Alsace, mais ça a été un sacrifice pour lui.

Me Rimondi : les experts ont parlé d’un syndrome post-traumatique concernant les passages à niveau et les bus. On a pu voir que le bus ça s’arrange un peu, qu’en est-il des passages à niveau ?

Luc : un jour je l’ai repris, j’étais en cours d’auto-école. Je n’avais pas reconnu la route au début. Je suis arrivé en haut de la route et là j’ai réalisé que c’était cette route, ce passage à niveau, j’ai eu peur. Mais j’ai pris sur moi car j’étais au volant.

Le tribunal appelle Irène C et ses parents.

Le Président : Irène ne souhaite pas s’exprimer, souhaitez-vous Madame nous dire quelque chose ?

Sa maman : je suis la maman d’Irène qui a été blessée dans l’accident. Blessée elle l’est encore aujourd’hui dans son corps et dans son âme. Elle ne s’est jamais plainte. Mais nous, les parents, nous ne retrouvions pas notre enfant. En 2010, elle a maigri, beaucoup, beaucoup trop. Elle est tombée malade. Les médecins ont fait un lien avec l’accident. Pour nous, cela a été très dur, mais nous l’avons soutenue. Aujourd’hui elle va mieux et si elle va mieux ce n’est pas grâce au passage à niveau. Rien n’a changé. Un panneau a surgi des placards pour les bus. Tant que les critères de passages à niveau dangereux seront fixés sur l’accidentologie et non sur la réalité, nous, parents et enfants, continuerons à nous sentir en danger. De même, aucune vidéo, aucune alarme ne permet de prévenir le chauffeur de trains des obstacles qui sont sur les voies. Un chauffeur ce n’est pas une personne morale, c’est une personne comme vous. Que pense t-il quand il sort d’un virage et qu’il voit qu’il ne pourra rien faire? J’attends de ce procès de savoir ce qu’il s’est passé. Les usagers, comme nos jeunes, comme nous tous devrions êtres consultés pour les modifications, pour la sécurité des passages à niveau. Et ceci pour les familles, que l’on n’oubli pas, et pour les enseignants. Je souhaite que ce procès permette aux enfants d’avancer.

Le Président : merci Madame. Pouvez-vous nous dire ce que votre fille fait maintenant ?

Irène : je suis en terminale ES.

Le Président : Cet après-midi nous entendrons les parents des victimes décédées. Six familles ne sont pas constituées partie civile. Si ces personnes sont présentes qu’elles s’approchent.

Également si Monsieur Laverriere et Monsieur Mass (contrôleur du train) peuvent s’avancer aussi. Messieurs, vous avez suivi les débats, à ce stade du procès souhaitez-vous vous constituer partie civile ?

Monsieur Mass : non.

Monsieur Laverriere : non.

Le Président : très bien je vous remercie. Avancez-vous s’il vous plait.

Les trois élèves s’avancent. Alison, Florent et Marion.

Le Président : très bien. Vous ne pouvez pas être entendu car vous n’êtes pas partie civile. Vous êtes mineurs donc on ne peut pas vous entendre sans vos parents et vous ne pouvez pas vous constituer partie civile sans eux. Mais le Code de procédure pénale vous autorise à vous constituer jusqu’aux réquisitions du Procureur, soit jusqu’à jeudi. Alors là, on pourra vous entendre si vous voulez être entendu.

L’audience est reprise.

Le Président : Est ce que l’huissier est là ? Pouvez-vous mettre deux fauteuils à gauche et à droite de la barre ? Merci.

Nous allons entendre Valérie Fa. Vous pouvez Madame, choisir le micro et rester débout ou vous asseoir. Je voudrais faire une remarque pour l’ensemble des victimes décédées, il y a peu d’éléments dans le dossier.

Fanny Fa avait 13 ans révolu. Votre mari est décédé fin décembre. Fanny était née à Lam Son au Viêt-Nam, elle avait connu l’orphelinat d’Hanoi je crois. C’était, je crois, une jeune fille très battante et sportive, hyper sensible et j’imagine, de part son histoire, très affective. Très sportive car elle faisait beaucoup de ski, de cheval, elle s’entraînait au poney club de Choisy pour faire les championnats de France de sauts d’obstacles.

Madame Fa : Il y a 4 ans, la même famille, aujourd’hui je n’ai plus rien. Tout le monde connaît les galères de l’adoption, cela nous a pris sept ans. Pendant deux mois, sillonner tout le Viêt-Nam à la recherche d’un bébé abandonné. Il faut savoir que les orphelinats sont pleins d’enfants abandonnés mais non adoptables. Pendant ces heures de routes je priais pour trouver une petite fille née le 29 mars, c’est mon chiffre porte bonheur. Fanny était née un 29 mars.

A la maternelle elle était incapable de rentrer dans sa classe sans faire un bisou à sa maîtresse. Quand nous l’avons mis sur des ski nous savions qu’elle serait douée pour ce sport. Au collège, elle faisait des concours de ski et des concours hippiques depuis plusieurs années. Elle rêvait de faire les championnats avec son propre cheval. Nous lui avions demandé 18 de moyenne. Pour atteindre son objectif elle aidait à la cantine pour gagner des points et amadouer le CPE pour le convaincre de nous faire baisser l’objectif. Elle a réussi et a eu son poney. Elle voulait être vétérinaire.

Mr Jandin se sentait responsable de cette tragédie. Mon mari Pascal qui s’était beaucoup investi dans ce procès est décédé d’un cancer déclenché il y a trois ans à cause du choc.

Le Président : Elle devait passer le championnat avec son cheval l’année suivante en 2008 ?

Madame Fa : Comme Léa.

Le Président : Vous êtes une famille de Siers.

Madame Fa : Je voulais raconter aussi comment j’ai appris pour Fanny. Mon mari m’a appelée au travail pour me dire qu’il y avait eu un accident. Alors d’abord j’ai appelé dans les hôpitaux. Je ne l’ai pas trouvée.

J’ai pris ma voiture pour rentrer et dans ma voiture j’ai appris que c’était un accident avec un train sur un passage à niveau. Je suis allée voir au collège, il n’y avait personne.

Après il y avait des parents, personne n’osait me regarder. J’ai vu mon mari qui m’a fait non de la tête. Je n’ai pas pleuré jusqu’à aller à la chapelle ardente, je n’y croyais pas.

Fanny, il n’y avait qu’une seule chose qui comptait pour elle, c’était ses amis. Il y a une photo, la dernière prise au château des Allinges. Je l’ai oubliée chez moi, il y a Léa, Natacha, Linda, Johanna…les filles.  C’est tout ce que je peux dire, je ne peux plus.

Me Favre : Je voudrais dire quelque chose et poser une question aux assureurs. Pourquoi est ce que Fanny serait privée de son dernier préjudice ? Je pense que c’est dramatique que la compagnie d’assurance me dise « mais Fanny est décédée sur le coup, elle n’a pas eu le temps d’avoir peur ». Je voudrais que la compagnie d’assurance entende que Fanny est morte les yeux dans les yeux de Mr Lavy, la main dans la main de Mr Lavy. Est ce que nous juristes, on ne devrait pas faire attention dernière les mots, qui sont souvent terribles ?

Une dernière question, pourquoi avez-vous daigné à Sarah le moindre préjudice moral ? Vous avez contraint Sarah à verser au débat ses consultations de médecin et de psychologue. Je voudrais apporter une précision, c’est du principe des préjudices dont nous parlons, pas des montants. Comment pouvez-vous, assureurs, rayer les préjudices d’un trait de main ?

Le Président : Merci.

Madame Nadine C est appelée à la barre. Vous avez été la première partie civile. On a très peu de choses sur Tom. Il avait 12 ans et demi, il était du 20 juin 95, il était né à Thonon. Vous êtes infirmière. Il a été relevé son humour, sa bonne humeur, son entrain, son charisme, on dit même à un endroit qu’il était parfait.

Sa mère : C’est vrai, c’était un petit bonhomme plein de vie, qui avait terriblement peur de mourir. A chaque fois qu’il se faisait mal il me demandait « Maman, est ce que je vais mourir ? ».

Je voudrais parler de cette journée, pour moi mon enfant était en sortie scolaire, il était en sécurité. Ma fille m’a envoyé un SMS pour me demander si Tom était à la maison. Je lui ai dit non il est à l’école. Et là elle m’a dit qu’il y avait eu un terrible accident avec des morts. Je suis allée au collège, quand j’ai dit qui j’étais on m’a mis dans une pièce avec la maman de Léa que je ne connaissais pas. J’ai attendu là puis je n’en pouvais plus, je suis sortie. Les gens m’ont rattrapée. J’ai compris que c’était grave. En arrivant à la mairie d’Allinges j’ai vu la maman de Tanguy pleurer et là j’ai compris que Tom n’était plus là. Je l’ai vu dans son cercueil, je n’ai pas pu le protéger, en prendre soin, lui dire au revoir. J’aurais voulu le prendre dans mes bras, j’en ai été privée.

Le Président : Effectivement, cela apparaît dans le dossier que l’on vous a privé de cela.

Sa mère : Ensuite, j’étais en état de choc pendant des mois. Je me suis mise en retrait par rapport à la vie. Je ne travaille plus qu’essentiellement la nuit, toujours dans le retrait. Je me sens en survie, moins proche des autres, parfois plus proche de Tom.

Le Président : Vous avez deux autres filles ? Majeur ?

Sa mère : Oui, quand nous sommes ensemble nous parlons beaucoup de Tom. Dans beaucoup de situations nous pensons « Tom aurait réagit comme ça ».

Aujourd’hui j’ai beaucoup de ressentit, de colère, j’en veux au chauffeur du bus qui, pour moi, a tué mon fils, j’en veux à la compagnie Frossard qui embauche des personnes non aptes, j’en veux à la médecine du travail qui ne fait pas son travail, j’en veux à la SNCF, à RFF.

Le Président : C’est rare qu’on dise d’un enfant qu’il est parfait.

Sa mère : C’était lui, c’est une entité, il nous a apporté énormément de bonheur.

Le Président : Monsieur Philippe Ho. On vous appelle Tristan. Vous êtes domicilié à Evian.

Monsieur Ho : Quand on vous annonce que votre enfant vient de mourir vous n’y croyez pas. Je suis parti d’Evian, je pleurais, je n’y croyais pas. Quand vous arrivez là où vous habitiez avant et que vous voyez les petits pleurer vous comprenez.

On n’a pas pu le voir, on vous dit que votre enfant est mort et vous ne pouvez pas le voir, c’est ignoble. J’ai jamais autant pleuré de ma vie que depuis l’accident. Cela change votre vie. Au début on est en colère, on est pas content. Et puis c’est fini et c’est tout. On va regarder des images, mais notre enfant il ne grandira plus jamais. On voit les autres qui ont grandi.

Je pensais à ce professeur qui nous a accompagné quelques jours et qui nous disait j’ai tué vos enfants alors qu’il y était pour rien.

J’ai dû changer de boulot et aujourd’hui je suis chauffeur de car. Alors je connais très bien le problème. Le conducteur il s’est trouvé peut-être avec des problèmes, gêné par un véhicule, maintenant, il n’a pas de chance. Mais néanmoins, on est là pour parler de la vie, de tout ce qui va venir. Il y a des responsables. Maintenant quand j’entends la dame de RFF qui vient parler au nom de milliers d’ouvriers qui ne parlent que de chiffres. D’abord ce n’est pas 5 ans après qu’on fait des condoléances c’est tout de suite. Je dirais pareil sur la SNCF. Ils n’ont pas de responsables sur les passages à niveau, une personne à mi temps, ce n’est pas très sérieux. Quand pour 20 000 euros on peut faire des travaux. Évidemment c’est un service public, et pour travailler dans les services publics je sais qu’il faut penser à tout. Quand j’entends un avocat dire que ce passage à niveau n’est pas dangereux, mais un passage à niveau c’est dangereux par lui-même.

On va vous dire que c’est le concours de circonstances, mais on est là pour voir les faits. Si un jour c’est vos enfants qui sont dans le car, je pense que vous réagirez autrement. Cela fait peur de savoir que ça peut continuer ça. Mon enfant est parti, d’autres aussi, mais on ne peut pas continuer à laisser ça comme ça. Il faut faire quelque chose contre ça c’est ignoble, une personne pour les passages à niveau ce n’est pas possible.

On se rend compte que si les choses bougent ce sera avant longtemps. On a reçu avec l’association beaucoup d’argent et on a décidé d’offrir aux enfants du collège des cours de premiers secours. Si on ne peut pas faire quelque chose contre les passages à niveau, contre le destin, il faut essayer de leur apprendre les gestes pour leur permettre d’éviter des douleurs.

Je pense aussi à la vitesse des trains. Quand, sans visibilité, un train arrive à 85km/h. Je n’aimerais pas non plus être à la place du chauffeur du train, ni à la place de mon collègue d’ailleurs (visant le chauffeur du bus). Maintenant, si en ajoutant du temps, les gens imprudents passent, on met 4 barrières, comme ça les gens ne passeront plus ! On devrait prévenir également ça. Maintenant, la dernière pensée sera pour toutes les victimes, j’aimerais que tous ces gens qui sont morts ne soient pas morts pour rien.

Le tribunal appelle Madame Valérie Pi.

Le Président : Votre fils Yanis aimait le basket. On dit beaucoup qu’il était battant et qu’il était facilement reconnaissable avec ses fossettes.

La maman de Yanis : Oui ses fossettes. Le numéro 5 sur les plans de la reconstitution. Il est a coté de moi aujourd’hui car sinon je ne serais pas debout. Le matin du 2 juin, Yanis avait mal au genou, il ne voulait pas aller à la sortie. Je lui ai dit que si le soir il avait encore mal je l’emmènerai chez le médecin. Je me souviens que je lui ai dit « Yanis tu ne vas pas mettre ces baskets » il m’a répondu « mais maman, tu ne veux pas que j’aie mal toute la journée ? » je lui ai dit « non jamais, je veux que tu n’aies jamais mal ». « Maman » ces cinq lettres que je n’ai plus jamais entendues. Yanis est, était, je ne sais pas trop quel temps utiliser, mon seul fils. Alors je n’ai plus jamais entendu ces cinq lettres et pour une femme qui a des enfants c’est le mot le plus important. Avant on ne sait pas, après avoir eu des enfants, c’est le mot le plus important. À l’hôpital, en voyant les élèves arriver, je me suis dit Yanis est un battant, il est partout, il était partout, il s’en est sorti. J’étais avec la maman de Benoit, là j’ai compris qu’il y avait quelque chose. Si Benoit n’était toujours pas là, il avait dû se passer quelque chose. Ils étaient toujours ensemble. Mais je croyais au miracle. Ce jour-là, il n’y a pas eu de miracle pour Yanis. Sur la photo de classe, il était avec Benoit et Timothée, ils le sont toujours, ils sont enterrés tous les trois à côté. La ville a été privée de leurs joies, de leurs rires, de leurs cris. Souvent je lui disais que je l’entendais arriver avant de le voir. Il criait, chantait à tue-tête à chaque fois dans les escaliers. Après l’accident j’entendais le bus qui s’arrêtait au pied de la maison et j’espérais qu’il arrive. Je passais beaucoup de temps sur sa tombe, j’ai même cru que j’allais finir par y habiter. Alors j’ai déménagé je ne pouvais plus.

Ce piège comme l’a dit Monsieur Prost m’a repris le plus beau cadeau que l’on m’avait fait. Monsieur Prost l’a dit, il n’avait pas l’habitude. Tout ce qui le sortait de ses habitudes le mettait en difficulté. Il dit qu’il n’était pas préparé à ces choses-là, mais bien sûr qu’on n’est pas préparé, mais on doit gérer le stress pour faire ce qu’il faut. Je voudrais dire à Béatrice que quand elle a dit « déshumanisé » non ce n’est pas vrai au contraire elle a su gérer le stress. Je suis  choquée, quand des entités telles que la SNCF et RFF envoient des personnes qui sont à des milliers lumières de la réalité.

Quand on m’a dit qu’on avait eu du mal à identifier Yanis, c’est très dur pour une maman, car l’imagination est très fertile à ce moment-là. C’est là que la terre s’est dérobée sous mes pieds. Et j’ai envie de dire que malheureusement la terre m’a fait remonter, et je fais face. Le deuil d’un enfant on ne le fait jamais. C’est mon nom que Yanis aurait dû lire sur la tombe. Ne plus aller sur la plage, ne plus aller sur les lieux qu’aimait Yanis, je ne pouvais plus. Alors j’aimerais que les responsables prennent leur part de responsabilité sans se défiler.

Le tribunal appelle Monsieur Eric Ch et Madame Christine Ka.

Le papa de Yanis : C’est bien moi qui ai reconnu Yanis. Moi j’ai appris le drame par la radio. J’étais en déplacement à Macon. Je me suis rendu sur les lieux de l’accident immédiatement, n’ayant aucune réponse quant à l’état de mon fils, je ne pouvais pas imaginer qu’il était décédé. J’ai passé les barrages de gendarmeries facilement. Quand le dernier gendarme m’a posé des questions, j’ai compris à son visage qu’il était dans la housse. J’ai demandé à le voir. J’ai demandé une bouteille d’eau et j’ai demandé à le voir entièrement. C’est pour ça que Monsieur Jandin a voulu me voir il ne supportait pas de m’avoir fait subir ça. Son visage était comme après un match de boxe. On a d’ailleurs cru que c’était un adulte. C’est le soir à la chapelle ardente quand j’ai vu qu’il n’y avait pas d’adulte que j’ai compris que c’était Yanis. Il fallait que je le dise à Valérie, c’est moi qui devais lui annoncer. J’ai été très dur avec mes proches, avec Valérie. Je leur ai dit « Yanis est mort ». Je voulais qu’ils aient un choc comme j’ai pu en avoir un. Après je suis allé à l’hôpital, j’ai croisé un papa, il m’a demandé du regard pour Yanis, je lui ai dit que non. Et puis en sortant j’ai croisé le papa de Timothée qui m’a pris dans ses bras en me disant, non pas toi, alors qu’il ne savait pas pour son fils. Contrairement aux autres parents j’ai pu voir Yanis, j’ai pu voir les blessures qu’il avait.

J’ai trop de colère pour parler des responsables, je ne veux pas en parler. J’ai trop peur de me retrouver dans quelques années devant vous Monsieur le Président mais à une autre place.

Pour ce qui est de Yanis je pense que sa maman a très bien décrit notre enfant. Je vais vous raconter une petite anecdote : un jour Yanis a pris la défense d’un de ses camarades. Il s’est mis à dos son professeur de sport alors que c’était la matière dans laquelle il était le plus fort, il détestait l’injustice. Je voudrais dire à Grégoire, que Yanis aurait fait la même chose s’il était monté le premier dans le car, donc tu n’as pas à te sentir coupable.

Le Président : merci monsieur, je pense que c’est important pour Grégoire. Madame souhaitez-vous parler ?

La belle mère de Yanis : je ne parlerais pas en tant que maman car ce n’est pas ma place, mais en tant que belle maman. Au moment du drame j’avais 3 enfants qui le considéraient comme leur petit frère. Cela a été très dur. Nous avons une mezzanine qui s’est transformée comme un sanctuaire. Il y a des photos, des posters, des rires de Yanis. Éric va mal même s’il ne le dit pas et ce n’est pas facile tous les jours. Quand on me demande si ça va, la question ne s’adresse pas à moi. Quand vendredi la maman de Grégoire m’a demandé comment j’allais c’était la deuxième fois en cinq ans que l’on s’adressait à moi personnellement. Je vis mal cette position de retrait que j’ai eue pendant cinq ans, car je pense, et Valérie me l’a dit le lendemain, Yanis avait trouvé une deuxième famille.

Le Tribunal appelle Mr et Mme Pi. On a très peu de choses sur Natacha, juste qu’elle avait un caractère très fort et qu’elle était très sociable pour autant. Elle avait deux activités : notamment la danse country car elle avait fait les championnats de France.

Sa mère : J’étais à mon travail, ma collègue est venue me voir et me dire qu’il y avait eu un grave accident à Allinges, j’ai tout de suite pensé que c’était le car de Natacha, j’étais persuadée qu’elle était morte dans l’accident. J’ai senti quelque chose me traverser. Je ne peux pas le décrire. Je suis allée à la maison chercher mon mari, on est allé au collège de Margencelle. Il nous a dit qu’il n’y avait aucune information et qu’il fallait se rendre à l’hôpital parce que les blessés allaient se rendre là bas. Sur le trajet j’avais un espoir mais une voix dans ma tête me disait que c’était fini. Quand on est arrivé, la maman de Linda et celle de Benoit, étaient déjà là. On s’est retrouvées un peu en même temps, on n’avait pas d’informations. Je faisais les cent pas. A chaque fois quelqu’un venait avec une liste et jamais il y avait le nom de nos enfants. On a attendu 3h. Mon mari était en bas avec Mr Cho car on leur avait dit que des enfants allaient arriver. Tout d’un coup deux personnes sont arrivées dans la salle, une infirmière et deux messieurs grands en costume, on m’a emmenée dans une salle et on m’a fait comprendre que c’était fini. J’ai fait prévenir mon mari de me rejoindre. Quand j’ai appris le décès de Natacha j’avais si mal que j’avais l’impression qu’on m’arrachait le cœur. La douleur elle est toujours aussi forte. Depuis, je ne vis plus mais je survis. Il y a aussi une angoisse permanente concernant mon autre fille Justine. J’essaye de ne pas lui montrer. Mais Justine sait qu’elle doit me tenir au courant dès lors qu’elle part quelque part. C’est notre douleur à nous.

Je voudrais dire aussi un mot sur la douleur des enfants. Je voudrais dire un mot aux enfants qui ont vécu ce drame, la vision d’horreur, parce que nous on ne l’a pas vécu. Pour certain ils ont perdu leur meilleur ami « pour la vie » comme ils se le disent à cet age là. Johanna, Mathilde, Sandra et Jules, je pense très fort à vous, vous étiez très proche.

Et puis, il y a la douleur des frères et sœurs qui ont vécu aussi une douleur parfois cachée pour ne pas faire encore plus souffrir les parents. Natacha et Justine étaient très proches, Justine disait que Natacha était sa « petite maman ». Je voudrais lire un texte que Justine a écrit sur sa sœur en cours de français. C’était un cours où ils apprenaient à écrire des textes de slam. Elle m’a dit que tout est venu d’un coup. Elle l’a intitulé « ma moitié ».

Lecture du texte de Justine.

Son père : Je ne sais pas ce qu’on peut dire quand on a perdu sa fille. On a tellement de colère, on a envie de tout casser. Parfois ça casse, aujourd’hui il ne faut pas.

Le Président : Nous appelons maintenant Mr et Mme Che avec Mr et Mme Cho, et Mr et Mme Du, vous avez souhaité être ensemble.

Benoit C était l’aîné des trois. Nous n’avons rien sur Léa D, elle est décédée à l’hôpital de Genève.

Benoit C était quelqu’un qui avait des projets je crois, on dit qu’il avait un grand cœur, il voulait être cuisinier.

Mr Cho : Je l’ai vu partir le matin. Quand j’ai repris à une heure j’ai dit à mes collègues que Timothée était au Château, il y avais la radio, j’étais en train de faire de la soudure. Mes collègues sont venus me voir. J’ai appelé ma femme, elle ne savait pas. On est allé à l’hôpital. Je priais dieu, ne m’enlevez pas mon enfant. Quand le bus est arrivé, ils sont venus me chercher, un copain m’a dit « soit fort ». On m’a donné quelque chose. J’ai attendu ma femme. Quand elle est arrivée on s’est jeté dans les bras l’un de l’autre. On a attendu longtemps. On est rentré à la maison je faisais les cent pas. Puis, j’ai appris. Je suis allé à la Chapelle ardente, j’ai pris Timothée je l’ai levé sur moi, j’ai dit à dieu, « tu prends ma vie et tu la donnes aux enfants ». Je suis rentré et j’ai vu ma femme. Je ne lui en ai pas parlé tout de suite, je n’étais pas bien. Ma fille, mon fils, ils ont du mal. Nous avons un petit-fils qui nous remet un peu de joie et de vie.

Mme Cho : on est dans l’émotion. L’après-midi j’ai dit que je ne faisais pas le caté car j’attendais des nouvelles de mon fils, alors les gens ont cru que mon fils était vivant et que je l’attendais. Les gens ne font pas exprès. J’étais en larmes. A 16h mon autre fils m’appelait du collège, pour savoir s’il était en vie. Je ne savais pas. Tout le monde pleurait au téléphone.

On a attendu très longtemps à la chapelle ardente. Je n’ai pas pu pleurer, j’entendais tout le monde pleurer je n’y arrivais pas. Une amie musulmane m’a accompagnée, elle a prié avec nous. On a eu très peu de temps avec nos enfants. Ils ont fermé les cercueils avant l’arrivée du Président. On les a jamais revus. On a eu des moments très difficiles tous ensemble parce qu’après la célébration, les pompes funèbres n’étaient pas délicates car ils nous ont dit qu’il fallait pourvoir aux frais d’obsèques et demander à nos assurances.

Ensuite, on nous a conseillé de porter plainte, mais on n’avait pas trop l’intention car on considérait que c’était un accident.

Cela a été dur car tout le monde acceptait une cérémonie religieuse et, au dernier moment, je me souviens de Nadège qui a dit « arrêtez avec votre dieu, il m’a enlevé ma fille ». Je voulais que Timothée reste avec ses copains. Il a eu une concession avec ses copains. Je me souviens de l’adjointe au Maire qui a dit qu’on allait tous s’exprimer. Je n’étais pas revenue depuis le mardi, il y avait des gens qui priaient, des fleurs partout, je me suis sentie mal. Le lundi matin, on avait déjà eu pas mal d’émotion, on avait eu l’enterrement du patron de mon mari.

Je me rappelle aussi d’Éric Jandin qui était venu nous voir terriblement malheureux. Il est venu nous rencontrer la première fois. Il ne comprenait pas que l’on ait de l’énergie, besoin d’avancer. Comme disait Nadège on est des survivants, et en même temps on a une partie de nous qui est partie.

Timothée avait fait sa petite communion et sa confirmation, il était très croyant, très tolérant. Une énergie qu’il nous transmettait. Mes enfants m’ont dit Timothée n’est plus là, il n’y a plus de vie à la maison. Ma dernière fille a cru qu’elle allait mourir le jour de ses 13 ans. Elle veut toujours savoir où on se trouve. La vie au quotidien c’est difficile.

Mr Che : J’étais sur un chantier, j’ai appris la nouvelle par mon fils qui m’a dit qu’il y avait eu un accident avec un bus. Sur le moment, comme l’a dit j’ai ressenti la même chose. J’ai ressenti le décès de mon fils. J’ai pris mon fourgon et je suis rentré directement chez moi. J’ai mis la radio et j’ai entendu qu’il fallait aller à l’hôpital. Je suis arrivé sur place, ma femme était déjà là. J’avais croisé Paul à l’hôpital qui était venu me voir et me soulager. Me dire que ça allait bien se passer. L’attente a été très très très longue. On entrait, on sortait, on voyait des gens arriver avec des fiches. On a su la nouvelle vers 18h30. On était avec la maman de Yanis, elle l’a su avant nous, donc là on a compris, comme ils étaient inséparables, qu’il était décédé. On avait même oublié d’aller chercher notre fils. C’est son cousin qui l’a ramené à l’hôpital et il est venu nous rejoindre. Quand on a appris la nouvelle, mon fils était descendu en dessous pour voir si Benoit était dans le bus.

Je suis parti comme un fou chercher mon fils Xavier pour qu’on puisse être ensemble. Après on a rejoint tout le monde dans cette salle.

On a appris le décès de Timothée et on a fini à Allinges ensemble. On n’avait pas vu notre fils depuis la veille du décès car on travaille très tôt le matin. On l’a vu que le soir car le matin il se débrouillait tout seul. Pour ma part, je ne l’ai pas vu le jour de son décès.

Je l’ai vu dans la chapelle. On n’avait pas le droit d’aller le voir avant. On a voulu le prendre et on nous a interdit de soulever le corps de notre fils.

Le Président : Xavier c’est son frère aîné ?

Mr Che : Oui.

Mme Che : Nous sommes mutilés de l’intérieur, tous ici.

Mr Du : Pour moi la journée du 2 juin c’était la plus longue de ma vie. J’ai été informé par ma secrétaire de l’accident. On a voulu y aller, la route était bouchée, on est retournés à la maison. A 18h on nous a dit d’aller à l’hôpital à Genève. On a attendu 45 minutes ou une heure et seulement le soir on a su que c’était notre fille et qu’elle était décédée. Pendant deux ans on a rien touché dans la chambre de notre fille, son pyjama, ses affaires. Notre fille qui a 22 ans maintenant a fait tatouer sur son omoplate le portrait de sa sœur. Moi je travaille dans l’automobile et je demande à la SNCF si on ne peut pas faire quelque chose avec tout ce qui existe ?

Le Président : Léa faisait aussi beaucoup de cheval. Elle était assez discrète.

Mr Du: Oui c’est ça. Elle regardait tous les cours au poney club, elles y étaient toujours. Un petit monument a été érigé pour elles au poney club.

Le Président : Aurélie vit chez vous ?

Mr Du : non, plus maintenant, elle vit avec son copain. Elle a pris le flambeau, elle a fini cinquième aux championnats de France.

Le Président : Merci.

Le tribunal appelle Madame Patricia Ja.

Le président : Vos filles sont absentes je crois ?

Madame Ja : oui.

Le Président : vous avez entendu beaucoup de choses sur l’accident, sur le décès de votre mari, sur ce qu’il a fait avant, pendant et après l’accident. Voulez-vous nous dire quelque chose ?

Madame Ja : je suis mariée depuis 11 ans mais nous avons partagé 21 ans de vie commune. Nous avons eu nos deux filles. Il était joyeux, il disait souvent que c’était moi la pessimiste de la famille. Il était proche de la nature. C’est pour ça que je pense qu’il a fait des études d’histoire géographie. Nous n’avions aucun problème, pas de problèmes de santé, d’argent, de famille, de couple. Il enseignait depuis 18 ans, il adorait les sorties scolaires. Les cours magistraux c’était bien mais voilà les sorties c’est mieux. Il préparait très consciencieusement ses sorties.

Le 2 juin a été pour nous un séisme, comme pour tous. Je ne parlerai pas de l’accident je n’y étais pas, mais je sais qu’il n’a rien vu, il avait la tête dans ses feuilles. Il a,  à très juste titre, été désigné comme responsable. On lui a demandé des renseignements sur la sortie, l’itinéraire, les horaires. Après on lui a demandé de reconnaître les enfants. Il faut savoir que la vue du sang le rendait mal. Il n’a pas pu assister à mes deux accouchements pour ça. Il n’a pas été capable de reconnaître le petit Yanis. Il s’est senti responsable d’infliger ça à son papa. Ensuite il est retourné au collège, c’est là que je l’ai rejoint. Je ne connaissais personne. On a appris le décès de la petite Léa, nous étions dans une petite salle, il avait la tête dans ses mains. Mon mari était grand il me paraissait tout petit. Il avait de grands yeux bleus et là son regard semblait vide. Il a voulu aller au collège pour soutenir ses élèves. Après rien n’a été pareil. Ma fille a dit qu’il était mort le 2 juin. Il ne vivait plus de la même façon, il a tout fait pour les parents des élèves mais à la maison il n’était plus là. Il a beaucoup maigri, 8kg en 3 semaines. Il n’a pas pu fêter la fête des pères. Il a dit à sa petite fille qu’il ne pouvait pas, et elle lui a dit ce n’est pas grave papa. Et elle est repartie avec son petit échiquier fait de ses mains. Finalement, il est parti avec. Il ne pouvait plus serrer dans ses bras ses filles. Il n’a cessé de s’excuser. Il se culpabilisait énormément. Il ne pouvait plus aller au collège tout seul. Il ne voulait plus se baigner car Benoit avait une piscine. Il me disait tu te rends compte ils me faisaient confiance et je ne les ai pas tous ramenés. Mais en vérité il ne s’est pas ramené non plus. Je ne l’ai jamais dit mais il est mort à genoux dans tous les sens du terme. Nous venions de fêter notre anniversaire mariage. Les filles étaient parties en vacances.

Le Président : pour reconnaître cette qualification pénale plus qu’une autre il nous faut vous poser quelques questions. Vous nous avez parlé d’un amaigrissement de 8kg en 3 semaines ? Vous avez un médecin traitant ?

Madame Ja : oui il l’avait vu. C’est d’ailleurs lui qui l’a déclaré mort.

Le Président : avez-vous entendu le mot « meurtrier » ?

Madame Ja : non, pas meurtrier mais il s’en voulait de ne pas les avoirs tous ramenés.

Le Président : il l’a peut-être dit à d’autres.

Madame Ja : oui peut-être mais je ne peux pas parler à la place des autres.

Le Président : Votre mari est décédé le 14 juillet. Il est retrouvé le 15 juillet mais on peut dire avec certitude que le décès remonte à la veille.

Madame Ja : oui, effectivement.

Le Président : c’est vous qui avez déclaré sa disparition en découvrant sa lettre. Aviez-vous compris ?

Madame Ja : non, mon mari était d’une nature optimiste, il n’était pas dépressif. C’est l’accident qui l’a mis dans une dépression. Il a terminé sa lettre par un « je t’embrasse ». Je pensais qu’il allait revenir. Notre médecin traitant m’a dit qu’il pouvait être victime d’amnésie et qu’il fallait le retrouver. Je suis partie avec une couverture, des fruits car il ne devait pas avoir mangé beaucoup. Avec du recul certaines phrases paraissent plus claires.

Le Président : vous avez eu connaissance de ce que Guillaume a dit ce matin ? Concernant l’abbaye de Bellecombe ?

Madame Ja : oui, nous y allions en famille. Je n’ai pas été étonné d’en entendre parler. Il détestait parler de ce qu’il ne connaissait pas, sauf pour l’étranger.

Me Rimondi : vous confirmez au tribunal qu’avant le drame votre mari n’était pas enclin à la dépression ? Qu’il ne prenait pas de médicaments, d’anxiolytiques ?

Madame Ja : non.

Me Rimondi : pouvez-vous dire au tribunal comment votre fille ainé a réagi ? Si vous ne voulez pas, ne le faites pas.

Madame Ja : « Il a préféré ses élèves à moi ».

Me Rimondi : votre mari ne pouvait plus prendre ses filles dans les bras ?

Madame Ja : oui c’est exact. J’ai beaucoup entendu qu’Eric était une victime de la catastrophe du 2 juin. Je n’ai soudoyé personne mais ça fait du bien de l’entendre.

Mr François : Je vais vous donner quelques informations pour vous situer bien le personnage.

Il raconte.

Le Président : Mr Du vous êtes le Président de l’association qui s’est constituée partie civile.

Mr Du : L’association a été crée en 2009, quelque temps après l’accident, pour gérer les familles et les dons. Toutes les familles ont voulu créer un monument à Allinges car personne ne voulait se diriger vers le passage à niveau. Après on a voulu faire une action de secours en faisant passer le brevet de premiers secours dans deux collèges de Thonon. L’association a servi à soutenir tout le monde. On a fait des petits casses croûtes. Environ toutes les trois semaines.

Mr François : Mr Du est président de l’association, avant il y en avait un autre avant. Très rapidement s’est trouvé un besoin d’un prétexte pour se réunir. Simplement, il faut fixer des buts, nous avons pris un secrétaire, j’assumais la trésorerie. David a été notre premier président. Également, un projet a émergé de suite. On s’est lancé dedans. Il n’y avait pas l’unanimité il a fallu discuter. Je vais donc faire ressortir des mots clefs des statuts : entraide, action, vérité, mémoire…Voilà ce à quoi nous nous sommes engagés.

Nous avons un fonctionnement classique d’association avec un bureau etc. Il s’est établi un lien fort entre les pompiers qui étaient intervenus sur la catastrophe et les élèves. Les pompiers voulaient trouver un prétexte pour voir comment allaient les élèves, en troisième ils ont donc passé le brevet de premier secours. La première année c’était Mr Fa, le porte parole, depuis c’est David qui a eu ce rôle.

Contrairement à ce que disait Sartre, l’enfer ce n’est pas les autres, c’est le paradis des autres.

Mr He : A l’origine nous sommes ensemble de manière contrainte, nous n’avons pas choisi d’être ensemble. Nous avons monté un bureau et il a fallu qu’on s’y colle avec des mots essentiels : tout le monde peut venir, partir, revenir. Nous étions une association de gens qui avaient besoin de discuter, partager, échanger, savoir que d’autres vivaient ça. Beaucoup de parents étaient isolés et ensemble nous avons trouvé des moyens de nous entraider. Nous avons décidé de réaliser un beau premier anniversaire. En trois mois nous avons tout monté. Néanmoins, dès le départ, nous ne voulions pas simplement commémorer mais aussi mettre en place une image très positive des enfants, des enfants partis et restés. Nous avons fait une fête sportive. Aujourd’hui nous avons trouvé une formule. Évidemment le volet sécurité était bien dans notre tête et nous avons mis en place le PS1 des collégiens. Ce n’est qu’en 2010 que nous avons décidé de devenir une association de victimes. Nous avons senti que nous pourrions tourner une page qu’en étant reconnu comme des victimes. Nous nous sommes affiliés à la FENVAC.

J’ai encore une image très claire de ce jour là. Nous étions ensemble, le juge d’instruction nous avait expliqué le déroulement de la reconstitution. Je lui ai demandé à quel moment passe le train qui doit freiner d’urgence ? On m’a répondu c’est celui qui est déjà passé. A ce moment là nous avons pris conscience que quelque chose clochait. Ensuite, nous avons mené ce combat, nous avons respecté les lois de la République, nous avons laissé faire la justice. La juge d’instruction a mis en examen la SNCF et RFF. Ensuite vous êtes entré en jeu.

Je voudrais vous remercier de ce que vous nous avez permis de faire pendant deux jours, de dire des détails, du fond, de la forme, peut importe. Je tenais à vous en remercier. Maintenant, il reste encore des questions en suspens. Je voudrais faire deux remarques qui pendant ces débats m’ont perturbées :

-       un platelage c’est 20 000 euros, si on doit tous les refaire, c’est beaucoup d’argent.

-       1cm c’est les dégâts fait sur la locomotive

-       18m c’est la projection du car.

Nous avons aussi voulu montrer notre bonne foi. Nous avons voulu participer à la journée mondiale des passages à niveau, nous les avons contactés. Sans retour de leur part, nous avons coupé tout contact. Il me semble que nous devons avoir une réponse claire à nos questions pour faire notre résilience. Je me pose la question suivante : et si tous étaient encore vivant, est ce que nous nous serions engagés ainsi ? Oui. Chacun d’entre nous souhaite au plus profond de nous qu’une telle catastrophe ne se reproduise plus.

Me Dalmasso : Je souhaite que cette journée reste ce qu’elle a été et ce pour quoi elle a été faite. Donc nous répondrons demain.

L’audience est levée.

Le Président : Demain l’audience commencera à 8h45 jusqu’à 10h45 pour ensuite nous rendre sur les lieux. Il n’y a que les parties civiles qui sont invitées. Un filtrage sera mis en place.